Umberto Eco et la bonne mauvaise bibliothèque

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Ce début d'année 2016 n'aura pas épargné les grands de la littérature.

 Le tribut est lourd. Rien que pour ces derniers jours, le 19 février, nous perdions Harper Lee, qui avait eu le prix Pulitzer, en 1961, pour son roman Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur
Le même jour, Umberto Eco disparaissait. L'érudit italien, surtout connu pour son roman Le nom de la rose (mais pas seulement), s'intéressait depuis toujours au monde des bibliothèques. Il avait prononcé en mars 1981, un discours mythique, lors du 25eme anniversaire de l'installation de la bibliothèque municipale de Milan dans le palais Somani. Le texte de son élocution avait ensuite été publié, notamment en France, sous le titre De bibliotheca.

Dans cet extrait, l'auteur tente d'élaborer avec beaucoup d'humour "(...) un modèle négatif, celui de la mauvaise bibliothèque, en vingt et un points. Évidemment il s'agit d'un modèle aussi fictif que celui de la bibliothèque polygonale [thème abordé précédemment dans son discours]. Mais comme dans toutes les fictions, de même qu'une caricature naît de l'adjonction d'une tête de cheval sur un corps humain avec queue de sirène et écailles de serpent, je crois que chacun de nous pourra retrouver dans ce modèle négatif les souvenirs lointains de ses propres aventures dans les plus petites bibliothèques de notre pays et d'autres pays. Une bonne bibliothèque, au sens de mauvaise bibliothèque, (c'est-à-dire un bon exemple du modèle négatif que j'essaie de réaliser) doit être avant tout un immense cauchemar*, elle doit être parfaitement cauchemardesque et dans ce sens la description de Borges [thème abordé précédemment dans son discours] est un bon point de départ.

"A) Les catalogues doivent être subdivisés au maximum : on mettra le plus grand soin à distinguer le catalogue des livres de celui des revues et ces deux premiers du catalogue par matières, sans oublier les livres d'acquisition récente et ceux d'acquisition plus ancienne. Si possible l'orthographe des deux catalogues (acquisitions récentes et anciennes) sera différente ; par exemple dans les acquisitions récentes on écrira Fantaisie avec un F, dans les acquisitions anciennes avec PH ; Tchaïkowski dans les acquisitions anciennes avec g et dans les acquisitions récentes à la française avec Tch.

B) Les descripteurs matières doivent être décidés par le bibliothécaire. Les livres ne porteront pas au revers de la page de garde, comme en ont pris la détestable habitude les livres américains d'aujourd'hui, une indication de la rubrique où il convient de les ranger.

C) La cote doit être impossible à transcrire ; si possible très longue de telle façon que celui qui remplit sa fiche n'ait jamais assez de place pour mettre la dernière indication dont il se dit qu'elle est sans importance ; ainsi l'employé pourra lui rendre sa fiche pour qu'il la refasse.

D) Le temps entre demande et réception des livres sera très long.

E) Ne pas servir plus d'un livre à la fois.

F) Les livres que vous avez réclamés au moyen d'une fiche et qu'on vous apporte ne peuvent pas être emportés dans la salle de consultation ; il faut donc partager sa vie entre deux comportements fondamentaux : celui de la lecture et celui de la consultation. La bibliothèque doit décourager la lecture croisée de plusieurs livres pour écarter tout risque de strabisme.

G) On évitera autant que possible l'existence de tout photocopieur ; si par hasard il en existe un, y accéder sera une entreprise longue et laborieuse, le coût sera supérieur à celui de la plupart des papeteries, et les droits de photocopie limités à deux ou trois pages.

H) Le bibliothécaire devra considérer le lecteur comme un ennemi, un désoeœuvré (sinon il serait au travail), un voleur potentiel.

I) Presque tout le personnel doit être affecté de handicaps physiques. Je touche ici un point très délicat sur lequel je ne veux faire aucune ironie. La société se doit d'offrir des possibilités de travail et des débouchés à tous les citoyens, y compris ceux qui ne sont pas dans la fleur de l'âge ou au mieux de leurs conditions physiques. Mais cette même société admet qu'il faut opérer une sélection particulière, par exemple, pour les pompiers. Certaines bibliothèques de campus américains sont particulièrement attentives aux usagers handicapés : rampes d'accès, toilettes aménagées, au point de mettre en danger la vie des autres qui glissent sur les plans inclinés. Dans le service intérieur d'une bibliothèque certains travaux exigent pourtant de la force et de l'agilité : grimper, soulever des charges etc... alors qu'il existe d'autres types d'activités qui peuvent être proposées à tous les citoyens qui veulent travailler en dépit de handicaps dus à l'âge ou à d'autres causes. Je pose ici le problème du personnel de bibliothèques qui est selon moi plus proche de celui des pompiers que de celui des employés de banque et ceci est très important comme nous le verrons par la suite.

L) Le service de renseignements pour les lecteurs devra être inaccessible.

M) On découragera le prêt.

N) Le prêt inter-bibliothèques sera impossible et dans tous les cas il exigera des mois ; de toute façon on sera dans l'incapacité de savoir ce qu'il y a dans les autres bibliothèques.

O) En conséquence de tout ce qui précède, les vols seront très faciles.

P) Les horaires doivent coïncider exactement avec les horaires de travail, décidés par accord préalable avec les syndicats : fermeture absolue le samedi, le dimanche, le soir et à l'heure des repas. Le pire ennemi de la bibliothèque est l'étudiant qui travaille ; son meilleur ami est l'érudit local, celui qui a une bibliothèque personnelle, qui n'a donc pas besoin de venir à la bibliothèque et qui, à sa mort, lègue tous ses livres.

Q) Il sera impossible de se restaurer à l'intérieur de la bibliothèque de quelque façon que ce soit et pas davantage à l'extérieur de la bibliothèque sans avoir auparavant restitué tous les livres qui vous avaient été confiés en sorte qu'il ne vous reste plus qu'à les réclamer à nouveau après avoir bu votre café.

R) Il sera impossible de réserver son livre pour le lendemain.

S) Il sera impossible de savoir qui a emprunté le livre qui manque.

T) Autant que possible pas de toilettes.

J'ai ajouté une exigence Z) : dans l'idéal, l'utilisateur ne devrait pas pouvoir entrer à la bibliothèque ; en admettant qu'il y entre, exigeant de manière pointilleuse et irritante de jouir d'un droit qui lui a été accordé en vertu des principes de 89, mais qui reste encore étranger à la sensibilité collective, il ne doit pas et ne devra jamais, quoi qu'il en soit, pénétrer dans les travées et il lui faudra se borner à traverser rapidement la salle de consultation."

in De Bibliotheca, éd. L'Echoppe, 1986.
cliquez ici pour lire le discours entier ainsi qu'une interview de l'auteur

Et chez vous, rassurez-nous, ça se passe pas comme ça ? :)

Comments

On peut rajouter: la

On peut rajouter: la bibliotheque doit être au maximum plongée dans la pénombre, en effet les livres et le bibliothequaire souffrent de lucite occasionnant démangeaisons intenses et blanchiment prématuré!
Ce n'est pas notre cas, de grandes baies vitrées invitent les lecteurs.
Fan de Umberto. Merci pour votre chronique.

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