Musiques jamaïcaines

Comment cette petite île des Caraïbes qui comptait moins de deux millions d’habitants dans les années 60 a pu donner autant d’artistes mondialement connus et accoucher d’une musique aussi influente dans le monde ? Remontons le cours de son histoire pour tenter de comprendre le phénomène de la musique jamaïcaine.

 

La Jamaïque : quand se mêlent Histoire et musique

C’est en 1494 que Christophe Colomb découvre la Jamaïque qu’il qualifie de paradis. Mais ce paradis va se transformer en enfer par les indiens Arawaks qui peuplent l’île. Réduits en esclavage, leur nombre va décliner, pour finalement s’éteindre un siècle plus tard.
Dès 1500, les espagnols déportent des esclaves africains venus de l’ouest de l’Afrique, principalement du Bénin, du Sénégal et du Ghana.
En 1670, les britanniques s’emparent de l’île mal défendue et en proie à la corruption. Les anglais importent toujours plus d’esclaves pour les plantations de canne à sucre mais aussi la culture du coton, du tabac et du cacao. Les conditions de vie des esclaves sont très dures et semblables à celles de leurs frères déportés dans les caraïbes ou aux Etats-Unis.
Certains esclaves arrivent à fuir l’enfer les plantations et se réfugient dans les régions montagneuses au centre de la Jamaïque, peu accessible pour l’armée britannique. Là, les anciens esclaves, appelés les Marrons, y fondent des villages. Ils renouent avec leurs modes de vie africains et leurs traditions, dont le chant et la musique. Ils mènent parfois des raids contre des plantations, parfois soumises à des rébellions, pour tenter de libérer des esclaves.
L’armée britannique rase quelques villages de Marrons, brûle leurs plantations mais sans parvenir à les déloger de leurs montagnes. Il leur faudra attendre 1738 pour que les Marrons, usés par les raids britanniques, finissent par se rendre.
Les esclaves des prospères plantations côtières triment jusqu’à 16 heures par jour. L’usage des tambours est interdit et seuls les chants de travail (work songs) sont tolérés car ils améliorent leur productivité. Le soir se pratiquent le Myal (magie blanche) et l’Obeah (magie noire). N’ayant plus d’instrument de musique venus d’Afrique, ils vont reconstituer ces instruments tels que le djembé, les flûtes, le doum-doum (gros tambour) ou la kalimba (piano à pouces composé de lamelles métalliques fixées sur une planchette en bois).

Kalimba
1833 sonne l’abolition de l’esclavage. Toutefois, les conditions de travail ne s’améliorent pas dans les plantations. Celles-ci sont désertées par les anciens esclaves et l’économie de l’île chute. Nombre de jamaïcains vont quitter le pays pour fuir la pauvreté et chercher du travail en Amérique centrale (Panama ou Costa Rica), aux Etats unis, sur les îles voisines (Cuba, République dominicaine, Bahamas) ou, dans une moindre mesure, au Royaume Uni. Ce pic migratoire a lieu entre 1870 et 1920.
Le retour au pays de certains jamaïcains va favoriser les échanges culturels, en matière musicale principalement. Ils vont ainsi découvrir et faire découvrir les rythmes afro-américains (blues, jazz) mais surtout les musiques afro-caribéennes telles que la samba, la rumba cubaine, le calypso de Trinidad ou encore le merengue dominicain. Les musiciens jamaïcains s'inspireront de toutes ces influences pour créer une musique métissée.

 

Mais la Jamaïque, ce n'est pas que le reggae ?

Le mento voit le jour au début du 20ème siècle dans les zones rurales de la Jamaïque. Jouée par les paysans après leur dure journée de travail, cette musique leur permet d’oublier un peu leur quotidien. Les instruments employés sont le banjo, la guitare acoustique, la flûte, la clarinette, le piccolo (petite flûte traversière en bois) et divers instruments à percussions : maraca, conga et surtout la rumba box (héritière de la kalimba africaine, la rumba box est une sorte de gros piano à pouces constitué d’une caisse de résonnance en bois sur laquelle sont fixées des lamelles de métal, le musicien étant assis sur la caisse)

Rumba box
Le mento rural va se populariser et gagner toute l’île. Sur la côte il est joué par des orchestres dans les hôtels de luxe pour les touristes, principalement américains. Bénéficiant du succès du calypso, musique en vogue de l’île voisine de Trinitad, dans les années 50, le mento se fera connaître hors des frontières de la Jamaïque.
Louise Bennett, poète jamaïcaine en langue créole et animatrice à la BBC avec une émission sur la culture caribéenne, enregistre en 1954 l’album Jamaïcan folk songs qui popularise ces chansons traditionnelles au-delà de la petite île.

  

Mais celui qui va faire connaître le mento dans le monde entier est le chanteur américain d’origine jamaïcaine (par sa mère) et martiniquaise (par son père) Harry Belafonte, avec son album Calypso, paru en 1956, mêlant des morceaux de calypso et de mento tel que le fameux Day-O (Banana boat song),  sur le travail de nuit des dockers de bananiers. Calypso sera le 1er LP (33 tours) à se vendre à plus d’un million d’exemplaires.

Les années 50 voient les zones rurales de la Jamaïque se vider et les villes s’agrandir anarchiquement. Des bidonvilles se créent autour de Kingstown notamment. Beaucoup de jamaïcains s’expatrient aux Etats-Unis et en Grande Bretagne.

Le mento est passé de mode et les sound system (sonos mobiles), qui jouent dans les quartiers défavorisés des disques américains de rhythm and blues, accentuent ce déclin.

De nombreux artistes influencés par la musique noire américaine émergent parmi eux  Bob Marley, Peter Tosh, Jimmy Cliff, et The Skatalites. Ils vont rapidement trouver un son qui leur est propre et le mouvement ska va exploser au début des années 60. Le ska va rapidement devenir très populaire en Jamaïque, mais aussi en Grande Bretagne et aux Etats-Unis, grâce, entre autre, au hit mondial My boy lollipop par Millie Small.

En aout 1962, la Jamaïque obtient son indépendance. Pour autant la situation économique du pays est toujours aussi précaire et la violence fait rage dans les bidonvilles où règnent les rude boys, sur fond de trafic de drogue et de règlement de comptes entre bandes rivales, financées par les partis politiques. 
Le ska va muter en roksteady : le tempo se ralentit, les cuivres sont remplacés par un clavier et la guitare.

Au début des années 70, le reggae se développe. Les textes des chansons dénoncent l’injustice sociale, les brutalités policières, la violence dans les ghettos. L’autre thème prédominant est celui de la foi Rastafari, mouvement qui a grandi au sein des ghettos et qui prône la non-violence, le retour en Afrique, l’adoration d’Haïlé Sélassié et... l’usage du cannabis.     

The Wailers

The Wailers, trio composé de Bob Marley, Peter Tosh et Bunny Livingstone va connaître une popularité grandissante dans l’île mais c’est leur collaboration avec Lee Perry, « sorcier du son » qui les différenciera des autres artistes émergents du moment. Associé aux frères Barrett à la basse et à la batterie, ils vont progresser rapidement pendant les deux années qu’ils passent avec Lee "Scratch" Perry.
Après la rupture avec Perry, The Wailers partent en tournée en Angleterre, mais peu connus, ils végètent à Londres. Ils contactent alors Chris Blackwell, jamaïcain blanc issu de la classe aisée, patron du label Island qui a produit Free, Cat Stevens, Roxy music ainsi que des artistes jamaïcains dont Jimmy Cliff, déjà connu internationalement. Ils signent un contrat et repartent en Jamaïque enregistrer un album avant de retourner à Londres pour mixer le futur disque, Blackwell faisant rajouter des lignes de guitare, de synthétiseur, de piano pour obtenir un son qui touche un public plus large que les habituels amateurs de reggae.
Catch a fire sort en décembre 1972, mais malgré de bonnes critiques, le disque se vend mal. Burnin, sorti l'année suivante, avec les titres Get up stand up et I shot the sheriff est l'album de la consécration. Après une tournée mondiale, le départ de Peter Tosh et Bunny Livingstone signe la fin du groupe. Bob Marley, avec ses chansons qui appellent à la paix et se font la voix des opprimés, deviendra le meilleur ambassadeur du mouvement reggae dans le monde entier. Il restera populaire bien après sa mort en 1981 et atteindra le statut d’icône, bien au-delà de la sphère musicale.

Le reggae a également influencé la musique populaire occidentale notamment le punk, le rock avec des artistes tel que Gregory Isaacs, Burning Spear, Max Roméo, Black Uhuru, Stell pulse…      

Dans les années 80 le mouvement dancehall ou raggamuffin, où les musiciens sont remplacés par la musique électronique, supplante le reggae dans le cœur des jamaïcains. Les textes sont à l’opposé de ceux du reggae et font l’apologie de l’argent, de la violence et du sexe, voire de l’homophobie.  Shabba Rank, Yellowman et Shaggy sont les têtes d’affiche de cette nouvelle scène.

Un revival reggae voit le jour dans les années 90, tout d’abord avec deux des fils de Bob Marley, Damian et Ziggy, puis avec des chanteurs comme Buju Banton, Capleton et Sizzla, même si ces derniers versent toujours dans l’homophobie, très ancrée dans la société jamaïcaine, bien loin des messages de paix de Bob Marley.