Mississippi : la route du blues

Suivons Alain à la découverte de la musique de cette région.

(Rendez-vous en bas de page pour découvrir la discographie et des extraits musicaux)

Plus grand fleuve des Etats -Unis, le Mississippi s’écoule du Minnesota, au nord des Etats-Unis jusqu’au Golfe du Mexique et ce, sur près de 3780 km.
Parallèlement au fleuve, sur presque toute sa longueur, se trouve la Highway 61, route mythique qui part de la Nouvelle-Orléans et arrive à Chicago. Cette route est aussi appelée la route du blues car beaucoup de bluesmen du delta du Mississippi l’empruntèrent pour rallier Chicago dans la première partie du 20ème siècle.
C’est en remontant le fleuve, à l’instar des bluesmen, que nous allons effectuer ce voyage musical.

DELTA DU MISSISSIPPI
C’est dans sud ségrégationniste et surtout dans le delta du Mississippi que naît le blues au tout début du 20ème siècle.
Robert  Johnson est une légende du blues, on raconte même qu’il aurait vendu son âme au diable, une nuit à un carrefour au Mississippi, pour devenir un virtuose de la guitare. Toujours est-il qu’il est considéré comme un des meilleurs guitaristes au monde et qu’il a inspiré nombre de ses confrères, de Clapton à Keith Richards, en passant par Johnny Winter.
En deux sessions d’enregistrement en 1936 et 1937, il laisse 29 morceaux en héritage qui deviennent des standards du blues et seront repris de multiples fois depuis.
Il meurt à l’âge de 27 ans (en 1938), empoisonné ou de maladie,  et inaugure ainsi le « club des 27 » où le rejoindrons Brian Jones, Jimi Hendrix, Jim Morrison, Janis Joplin, Kurt Kobain et Amy Winehouse morts eux aussi à l’âge de 27 ans.

Mississippi John Hurt, John Smith Hurt de son vrai nom, doit son nom de scène à son lieu de naissance. Repéré lors du passage d’un studio d’enregistrement mobile dans sa ville en 1928, il grave alors six 78 tours. Ses disques n’ont que peu d’impact à l’époque mais le jeu de guitare virtuose et le chant plus folk que blues de Mississippi John Hurt attirent les amateurs de folk. Il retourne alors travailler dans sa ferme et joue sa musique le samedi soir sur les scènes locales.
Il est redécouvert au début des années 60, joue dans  les plus grands festivals folk comme celui de Newport et enregistre de nouvelles chansons. Il est à ce moment-là l’artiste noir le plus populaire du folk boom.  Il meurt en 1963 d’une crise cardiaque.  

 

Copyright : Masahiro Sumori

John Lee Hooker nait en 1917 à Clarksdale, Mississippi. Son beau-père l’initie au blues dès son plus jeune âge. A 13 ans, il se produit dans les "juke joints" (cabarets de jazz) du delta. Dans les années 30, il s’installe à Memphis et joue notamment avec BB King. Suivant l’exode des noirs sudistes, il se retrouve en 1943 à Détroit, ville de l’industrie automobile, où il devient en quelques années le leader de la scène blues grâce à son jeu de guitare agressif et son phrasé particulier. Il enregistre alors de nombreux disques et le succès est au rendez-vous. Durant les années 60, profitant du blues boom en Angleterre (Rolling Stones, Eric Clapton) il effectue des tournées européennes et devient une star internationale. Après un passage en creux dans les années 80 c’est le disque The Healer enregistré avec des stars du rock comme Santana, Bonnie Raitt, George Thorogood qui relance sa carrière jusqu’à sa mort en 2001, à 83 ans. John Lee Hooker symbolise à lui seul l’évolution du blues rural du Mississippi au blues électrique qui va influencer le rock blanc.   

The Homemade Jamz blues Band est  un jeune groupe de blues formé par deux frères et leur sœur. Ryan Perry chanteur et guitariste virtuose cite comme influence Stevie Ray Vaughan et BB King, figure mythique du blues du Mississippi, qui les a adoubés comme étant la relève du blues. 

LOUISIANE
 

Sur l’autre rive du Mississsippi se trouve la Louisiane, berceau du jazz mais aussi de la musique cajun, jouée par les blancs, et dont l’instrument principal est le violon. Cette musique se rapproche de la country traditionnelle américaine, mais avec la particularité d’être chanté en français. Le cajun, appelé aussi musique cadienne, doit cette particularité à l’exil forcé des canadiens francophones vers la Louisiane dès 1755.   
Parmi les précurseurs du cajun, on peut citer Joseph Falcon qui est un des premiers artistes à être enregistré. La diffusion de cette musique était alors locale à cause de la barrière de la langue.
Zachary Richard (Photo : Lionel Decoster CC BY SA)Durant les années 70, un artiste va relancer l’attrait pour cette musique. Il s’agit de Zachary Richard, né en Louisiane et qui va chanter en anglais et en français tout le long de sa carrière, faisant le trait d’union entre le Canada (où il débuta sa carrière) et la Louisiane mais aussi la France.
Le zydéco (ou zarico) est un peu le pendant du cajun, mais joué par les noirs et dont l’instrument emblématique est l’accordéon. Les deux genres sont apparus dans les années trente et ont évolué ensemble. Le zydéco était aussi chanté en français, puis au fil du temps le créole et l’américain ont pris le pas sur la langue française. Le zydéco sera quant à lui plus influencé par le blues.
Clifton Chenier est sans conteste l’artiste qui a fait connaître le zydéco à travers le monde. Accordéoniste et chanteur il est le premier à chanter le blues avec cet instrument. Après sa mort en 1987, son fils Clifton Chenier Jr. prend sa relève avec talent.
Digne héritier de Clifton Chenier, Cédric Watson, accordéoniste violoniste et chanteur, est un véritable prodige du style zydeco, mélange de musique traditionnelle cadienne et créole avec des influences de blues, de country et de R&B. Son répertoire, fait de reprises de chansons traditionnelles et de nouvelles compositions en français, fait mouche et donne un nouvel élan au zydéco.

MEMPHIS (TENNESSEE)

En remontant vers le nord le Mississippi dans le Tennessee se trouve la ville de Memphis, lieu ô combien important pour la musique américaine de l’après deuxième guerre mondiale.
(Photo : David Jones CC BY 2.0)C’est là que Sam Philips va fonder son studio d’enregistrement et sa maison de disques Sun records.  Il enregistre tout d’abord nombre d’artistes noirs comme Howlin’wolf, Junior Parker ou James Cotton au début des années 50. En 1954 il enregistre la première chanson d’Elvis Presley « That’s all right » et lance sa carrière. Sam Philips engage alors une majorité d’artistes blancs : Johnny Cash, Carl Perkins, Roy Orbison, Jerry Lee Lewis entre autres, qui vont révolutionner la musique et imposer le rock’n’roll aux Etats-Unis, puis au monde entier.
Elvis Presley est né en 1935 dans l’état du Mississippi et déménage avec ses parents à Memphis en 48. Issu d’une famille modeste, après ces études il fait plusieurs petits boulots et parallèlement joue de la musique et chante. Il copie le style des bluesmen noirs comme BB King ou Fury Lewis qu’il a vu en concert. Amateur aussi de country, de rhythm n’ blues et de chansons populaires, il va marier tous ses styles musicaux pour donner le rockabilly. C’est donc chez Sun records qu’il va enregistrer tous ses premiers titres qui feront de lui l’icône du rock’n’roll et une star mondiale. 
Stax : Cette maison de disques de Memphis, créée par une blanche et son jeune frère, va enregistrer et faire connaître la musique des noirs de cette ville du sud ségrégationniste. Stax possède un studio et un groupe de musiciens (deux blancs et deux noirs) qui vont, avec les compositeurs et les artistes, définir un style connu sous le nom de Southern soul (Soul du sud) ou Deep soul (référence au deep soul ou sud profond). Comme le rock’n’roll d’Elvis qui est un mélange de rhythm’blues et de country, le son de la Stax est lui un mélange de soul, de blues et de country. Otis Reading et Sam & Dave seront les meilleurs ambassadeurs de la Stax dans les années 60. (Photo : Thomas R Machnitzki)
Après des périodes difficiles et des changements de propriétaires, la Stax renaît en 2006 et se spécialise dans les rééditions, mais pas seulement ! Et il suffit d’écouter le disque de Nathaniel Rateliff (paru en 2015) pour s’assurer que  la southern soul perdure toujours.  

NASHVILLE (TENNESSEE) 
En suivant la route 61, qui s’écarte du lit du Mississippi, on arrive à la capitale de l’Etat du Tennessee, Nashville qui est aussi la capitale de la musique country.
C’est dans les années 20 que, grâce à une radio locale (WSM), la musique country fut diffusée largement sur les ondes. L’émission phare était un show en public qui est diffusé sur les ondes en direct : Le Grand Ole Oppry. Cette émission vit les plus grandes vedettes venir jouer et devenir un rendez-vous culte pour les fans de country. Ce show perdure toujours.
Willie NelsonDans les années 40, de nombreux studios d’enregistrement  se créent et font de la ville, la capitale de la country. De nombreux artistes y enregistrent alors. Dans les années 60, Chet Atkins et d’autres producteurs et artistes définissent un son plus commercial de la country, qui va permettre à la ville de développer l’industrie musicale.  Willie Nelson venu du Texas rencontrera le succès en tant qu’auteur dans cette country noyée par les violons, avant de trouver son style comme chanteur. En 1976, il publie avec Waylon Jennings « Wanted ! the outlaws » album qui initie le mouvement  de rébellion de la mainmise de Nashville sur la country. L’album sera le premier album de country à dépasser le million d’exemplaires vendus. 

CHICAGO
Pour terminer ce voyage musical, nous poursuivons notre route par la highway 61, qui délaissant le fleuve Mississippi, nous amène jusqu'à Chicago.
Au cours des années 30, fuyant la misère et la ségrégation a lieu un exode massif vers les Etats du nord et principalement vers Chicago alors en plein boom économique. Nombre de musiciens suivent ce flot et trouvent à Chicago des studios où graver leurs disques. Du bluesman solitaire du delta, on passe au groupe et les instruments s’électrifient donnant le Chicago blues qui va influencer les rockeurs anglais dans les années 60. 
Muddy Watters (photo : Jean-Luc Ourlin)Muddy Waters est sans doute le musicien qui symbolise le mieux l’évolution du blues et ce nouveau courant.  Né en 1915 dans l’état du Mississippi, il doit sa vocation de bluesman à sa rencontre avec Son House, chanteur  guitariste et figure emblématique du delta. Muddy Waters est enregistré par Alan Lomax, musicologue, au début des années 40. En 43, il déménage à Chicago. Dès 48, il obtient le succès grâce à ses relectures des standards du blues revisités ou par ses compositions telles que « Rolling Stone » qui va donner son nom au plus grand groupe britannique. Alors que le blues marque le pas aux Etats-Unis dans les années 60, c’est en Europe que Muddy Waters va se trouver un nouveau public grâce, en autre, aux Rolling Stones qui ont repris certains de ses titres.
Venu, lui, de Louisiane, Buddy Guy a pour idole Muddy Waters et son blues électrique des années 50. Buddy gagne Chicago en 1957 et rencontre Magic Sam et Otis Rush figures du Chicago blues. Il devient guitariste du studio Chess, enregistre sur les disques des plus grands bluesmen et publie des disques qui vont marquer l’histoire du blues (A man and the blues ; This is Buddy Guy). En 1970 il fait la première partie des Rolling Stones et enregistre avec Eric Clapton. Après un creux dans les années 80 il revient en force et a, depuis, sorti des disques qui ont fait de lui une icône vivante du blues.