Destins croisés d’écrivains

Presque le même jour, le 11 et 13 avril 2015, deux grands personnages du monde du livre et de la littérature nous ont quittés. François Maspero et Günter Grass, tous deux de la même génération, l’un né en 1932, l’autre en 1927, ils ont suivi un destin différent mais proche à la fois dans le monde du livre et de l’engagement. L’un italien, l’autre allemand, ils ont traversé le XXe siècle et sa turbulente histoire. Une jeunesse sous le régime nazi et un siècle de guerres.

Accéder directement aux bibliographies

François Maspero, le poids du passé

Un destin bouleversant pour François qui assiste à l’arrestation de ses parents en juillet 1944. Son père décèdera en 1945 au camp de Buchenwald. Il perdra aussi son frère Jean, résistant, mort dans le maquis à 19 ans. Dans son autobiographie Les abeilles et la Guêpe  (Seuil, 2002), il écrit « «Tout en moi affirme que je suis né le 24 juillet 1944, à l’âge de douze ans et demi», jour de l’arrestation de sa famille. Devenu libraire, engagé à gauche, c’est avec les guerres que va naître sa maison d’édition, à cause du « du caractère insoutenable des guerres coloniales ». Sa génération appartient aux guerres et à la lutte politique, il choisit de s’engager dans ces combats.

Günter Grass et la contradiction du passé

Enrôlé dans les jeunesses hitlériennes, il a toujours déclaré s’être engagé à l’âge de 17 ans dans le service armé de la Luftwaffe. A la fin de la guerre, il est fait prisonnier par les américains. Resté dans l’Allemagne de l’ouest, il tente de se reconstruire après des drames familiaux. Sa mère et sa sœur auraient été violées par des soldats russes.  Il fait partie du « Groupe 47 », groupe de jeunes écrivains et rêve d’une « autre » Allemagne qui aurait rompu avec son passé. En 1956, il part à Paris où il va écrire Le Tambour. Il fréquente les milieux intellectuels et s’engage à gauche, soutenant la campagne de Willy Brandt. Grass critique le passé nazi de l’Allemagne et l’importance de ne pas taire l’histoire. Il est antilibéral, antiaméricaniste, et se veut un combattant du droit des femmes, il soutient aussi les causes « des opprimés ». En 1999, il reçoit le prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre.

Les éditions Maspero, nées à cause « du caractère insoutenable des guerres colonialistes » et autres luttes.

Engagées à gauche, les éditions Maspero publient des textes sur la guerre d’Algérie  (collection « cahiers rouges »), la contestation du stalinisme, le sous-développement ou le néocolonialisme ». Maspero subit la censure de certaines de ces publications, notamment les trois premiers numéros de sa revue Partisans et finit par vendre sa librairie « La joie de Lire » acquise en 1955. Malgré le succès des éditions Maspero dans les années 1970, avec par exemple sa  « Petite Collection Maspero »,  il s’en sépare également en 1982  (elle deviendra « La Découverte »). Parmi les nombreux auteurs qu’il a édités, on peut citer : Louis Althusser, Pierre Vidal-Naquet, Tahar Ben Jelloun, Nazim Hikmet et la réédition de Chiens de garde de Paul Nizan (paru en 1932). François Maspero se lance alors dans l’écriture (il est aussi traducteur, notamment d’Eduardo Mendoza, Sépulveda...) et publie de nombreux romans qui nous plongent dans le passé. On y retrouve l’Algérie dans L'Honneur de Saint-Arnaud (1992, réédition au Seuil en 2012). Il publie également des carnets de route pour Le Monde (Bosnie, Palestine, Cuba…) et fait des reportages pour Radio France.

L’aveu de Günter Grass

En 1995, il écrit dans Toute une histoire  (Seuil, 1997) que l’Allemagne de l’Ouest, avec la réunification, a tout simplement annexé l’Allemagne de l’Est, et provoque un scandale. Pour la plus grande partie de la presse, Grass « n’aime pas son pays ». Alors qu’il avait toujours combattu contre le silence de l’histoire, il crée la polémique en 2006, lors d’une interview pour la parution de son autobiographie Pelures d’oignon (Seuil, 2007), en avouant s’être engagé volontairement dans la Waffen-SS en 1944. Il dit n’avoir eu connaissance des horreurs perpétrées par les nazis qu’au procès de Nuremberg. Il déclare « Ce que j’avais accepté avec la stupide fierté de ma jeunesse, je voulais, après la guerre, le cacher à mes propres yeux car la honte revenait sans cesse. Mais le fardeau est resté et personne n’a pu l’alléger. ». Cet aveu divise les intellectuels européens pour qui cette révélation lui enlève son « statut de caution morale », alors que pour d’autres au contraire, « cette sincérité même tardive ne fait que renforcer sa légitimité ».

Des passés différents, des destins croisés et parallèles….

Leur histoire, leur passé, leurs engagements et luttes ont marqué leurs richesses éditoriales et littéraires. Pour ses œuvres, Günter Grass est décrit comme « l’écrivain des victimes et des perdants ». Dans certaines œuvres, il évoque aussi les problématiques de la mémoire collective (En crabe, Seuil, 2002) avant son aveu de 2006. François Maspéro, dans ses choix éditoriaux, milite contre les guerres colonialistes et publie des auteurs que seul lui « a le courage  de publier ». Il subit souvent la censure. Son œuvre, en tant qu’écrivain, est aussi marquée par son histoire, ses luttes et les guerres. Dans les Abeilles et la Guêpe, François Maspero écrivait en évoquant les morts « Il est surtout utile d'aimer les vivants. Les vrais. »

Quel que soit leur passé, en ce mois d’avril 2015, deux figures du XXème siècle sont parties rejoindre les lignes de l’histoire ! 
Sur la tombe du grand père de François Maspero, est écrit en italien « Ma spero ! ». (« Mais j’espère » en français !)

 

Sélection bibliographique

François Maspero : 19/01/1932 – 11/04/2015

Le figuier
(roman)

Les passagers du Roissy-Express

L’honneur De Saint Arnaud
(chronique historique)

 

Le temps des italiens
(récit)

La plage noire
(récit)

Balkans-Transit

Les abeilles et la Guêpe

Le vol de la mésange
(nouvelles)

Des saisons en bord de mer
(roman)

 

Günter Grass : 16/10/1927 – 13/04/2015

Le tambour
(dispo aussi en allemand)

Le chat et la souris

Anesthésie locale

Théâtre

Journal d'un escargot

Le turbot

Une rencontre en Westphalie

La ratte

L'appel du crapaud

Toute une histoire

Mon siècle

En crabe
(dispo aussi en livre lu)

Pelures d'oignon
(autobiographie)

L'Agfa Box : histoires de la chambre noire

D'une Allemagne à l'autre : journal de l'année 1990

Toutes ces oeuvres sont disponibles à la Bibliothèque départementale,

si vous voulez les découvrir, rapprochez-vous de la bibliothèque de votre commune !