L’histoire, mise en image par les artistes ?

Source d’inspiration formelle ou en pointillés, à la manière d’une évocation toute en légèreté, l’histoire a semble-t-il toujours tissé des liens avec les artistes.

La bande-dessinée, les docu-fictions, les films historiques sont autant de médias qui, sous forme fictionnelle de récit, proposent une écriture visuelle de l’Histoire convoquée parfois sous les formes conventionnelles et évènementielles, grandes civilisations, grands hommes mais également une histoire tournée vers ses marges où il est plutôt question des anony-mes, des vies ordinaires, de l’évolution des mentalités et des sociétés.
L’article dédié à Marcel Morotte consacre cette pratique de mise en image de l’histoire, mais l’histoire n’a-t-elle pas toujours suscité, de manière plus ou moins perceptible, l’impérieuse nécessité d’une mise en image ? La part visuelle dans l’élaboration du récit historique constitue plus que jamais un champ considérable où documents historiques, archives, vestiges archéologiques … sont exploités pour relater l’histoire par le biais de créations visuelles. Celles-ci diffusent un imaginaire « historique » et il convient de considérer la force narrative de l’image et son fort pouvoir mémoriel.
Loin d’une exploitation exclusive des documents d’archives, des témoignages, des faits, sur lesquels s’appuie l’historien pour appréhender l’histoire, celle-ci inspire, mais dans une mesure autre, plus imperceptible, plus fluide, artistes et plasticiens.
Le Moyen-Age, qui connut un temps de purgatoire, avant qu’un certain Victor Hugo ne le remette au goût du jour, reste aujourd’hui une source artistique parmi les plus inspirantes pour les créateurs. Mais la préhistoire, le monde romain ou l’Egypte ne sont pas en reste qui conservent un fort potentiel plastique et graphique.
Le territoire audois ne fait pas exception à la règle et offre au travers de ses multiples manifestations artistiques un répertoire de créations contemporaines : films, arts plastiques, spectacle vivant, où se dessine en filigrane une chronologie  où il est moins question de transmettre une connaissance que de faire naitre une émotion, de restituer un intérêt pour un temps autre. Il ne s’agit pas de mettre en image un savoir théorique mais de transmettre une fulgurance, une trace … Il s’agit de mobiliser l’histoire pour une production artistique inspirée où la filiation avec celle-ci peut-être ténue, en pointillés, suggérée.
Dans le cadre de la manifestation In situ, patrimoine et art contemporain 2017, Christian Jaccard confirme combien son œuvre « Ombres de suie, Partition bénédictine 2017 » est inspirée de la préhistoire : « L’art pariétal, ses pratiques dominées entre autres par le noir de fumée et ses empreintes ont profondément marqué mes débuts. J’ai été très troublé par l’importance de la notion de trace dans les communautés de la préhistoire vivant au sein des cavernes ».

Christian Jaccard. Ombres de suie, Partition bénédictine 2017.  © David Huguenin

Les œuvres d’Eric Gougelin présentées dans le cadre d’une exposition de la Collection Cérès Franco en 2010 à Carcassonne,  témoignent de l’inspiration égyptienne revendiquée par l’auteur : « Enfant, j’ai été nourri par la préhistoire, des origines à l’aube de l’humanité. Puis j’ai collé des feuilles d’or sur mon visage, ébloui par la splendeur des civilisations anciennes. Du ciel est apparu Nout, la déesse de la voute céleste, et j’ai plongé dans le Nil noirci comme Osiris … ».
Lors de l’édition In Situ, patrimoine et art contemporain 2016, Javiez Pérez, artiste plasticien, intègre dans sa singulière proposition « Lamentaciones 2007 » une partition vocale de Joan Sanmarti. L’ensemble, installé alors dans les murs de l’abbaye de Lagrasse, s’inspire du Livre des Lamentations du prophète Jérémie relatant la destruction de Jérusalem par l’armée babylonienne.

Javier Pérez. Lamentaciones 2007.© David Huguenin


Dans un registre cinématographique, on notera la belle proposition de Renaud Fély et Arnaud Louvet « L’Ami - François d’Assise et ses frères » produit par la société Aeternam Films. Long métrage qui, s’il se nourrit des archives et documents historiques,  parvient à rendre compte d’une spiritualité incarnée,  d’une immersion dans un Moyen-Age d’essence religieuse et  donne le sentiment d’appréhender la mentalité médiévale dans ses dimensions les plus imperceptibles : spiritualité, transcendance, humanité …

L’Ami – François d’Assise et ses frères. © Aeternam Films 2016


La manifestation Artistes à suivre, qui se tient régulièrement dans la Haute Vallée de l’Aude, expose en Mai 2017 des artistes dont les créations originales rendent compte d’un cheminement intérieur mais laissent transparaitre de possibles sources d’inspiration historique peu ou prou avérées. Un espace pleinement approprié, la Maison des Consuls à Alet-les-Bains, donne à voir  les créations hautes en couleur d’Hélène Blondin qui ne sont pas sans évoquer un répertoire iconographique antique et médiéval où humains et animaux se conjuguent dans une création composite telle que le Moyen-Age a pu en produire : chapiteaux, closoirs, fresques etc. Hélène Blondin propose des œuvres peuplées d’êtres hybrides représentés en totale frontalité, frontalité qui, dans le monde antique signait le registre de pouvoirs maléfiques et  le monde antique n’était pas étranger à la dualité et aux limites ténues, l’hydrix entre humanité et  animalité, joie et douleur. Et c’est aussi le propos d’Hélène Blondin qui « s’interroge sur l’homme et plus précisément le dedans de l’homme » 


Hélène Blondin. Sans titre

Cornélie Revoil expose des œuvres dont on perçoit malgré l’expression consacrée de « Nature morte » le bruissement des feuilles, les battements des ailes d’insectes et le poids du temps qui, bien qu’il semble suspendu, poursuit son œuvre en s’attaquant aux rondeurs et au velouté des fruits. Inspiration revendiquée par l’auteur : « L’ambiance de mes tableaux évoque les cabinets de curiosité d’antan » qui, en effet marquèrent les XVIIème et XVIIIème siècles dans un goût prononcé pour la nature, le registre animalier et végétal, minéral …où comment le monde des encyclopédistes, attirés par les sciences naturelles et à l’origine d’une floraison de découvertes, trouve rapidement des résonances dans l’art.


Cornélie Revoil. Trois poires aux arapèdes. Huile sur bois


Les rendez-vous singuliers  organisés à Davejean au cours de l’été 2017 ont à leur tour, parmi une offre artistique variée, exposé les œuvres de Frédérique Berato dont les propositions paysagères riches de références mythologiques ou bibliques contextualisent l’œuvre et dont le fort pouvoir évocateur permet une lecture immédiate d’un paysage grandiose, recomposé pour figurer un paysage héroïque. Frédérique Berato s’inscrit dans la tradition directement inspirée des maitres de la fin du XVIIème et du XVIIIème siècles, grands conteurs du paysage s’il en est.

Frédérique Berato. Paysages


Et le spectacle vivant ne déroge pas à la règle qui s’inspire des grands auteurs du théâtre classique dont les archétypes d’une œuvre contextualisée dans son époque et sa mentalité peuvent se transposer dans la société actuelle signant ainsi la dimension quasi universelle du propos. C’est ainsi que Médiane et Cie fait le choix, parmi le répertoire des auteurs de théâtre, de travailler sur l’œuvre de Molière. La compagnie réinterprète L’amour médecin sous sa forme de comédie-ballet satirique, reprenant ainsi la forme traditionnelle du théâtre de tréteaux. Elle propose avec ce spectacle de renouer avec l’itinérance et d’aller à la rencontre des publics en s’installant sur les places de villages. Souvent boudé par ses contemporains, Molière est redécouvert, transcende les siècles, et s’impose comme  le témoin définitivement révélé d’une l’humanité toujours bousculée quelle que soit l’époque.


L’amour médecin. © Médiane Cie


L’histoire et les œuvres induites au fil des temps ont sans cesse inspiré les artistes qui tentent de les imiter, de les surpasser, de s’en inspirer … Qu’il s’agisse de bousculer certaines œuvres trop célèbres, de rendre hommage à des œuvres unanimement reconnues, ou de s’inspirer librement en donnant une vision personnelle de l’histoire, l’artiste est là pour ce faire mais également pour ouvrir des espaces de dialogue et d’échange, de croisement entre les disciplines et les pratiques artistiques en ayant parfois l’histoire comme  source et terrain communs d’inspiration.


 

 

Bibliographie
Catalogue d’exposition In Situ, Patrimoine et art contemporain 2016, Le Passe-Muraille, Editions méridianes, Montpellier
Catalogue d’exposition Collection Franco Cérès, Carcassonne, 2010
Catalogue d’exposition In Situ, Patrimoine et art contemporain 2016, Le Passe-Muraille, Editions méridianes, Montpellier
Catalogue d’exposition Artistes à suivre 2017, Association Artistes à suivre, Cassaigne