Narbonne, 11 novembre 1934. Chronique d’une journée particulière

Le dépouillement de quelque 500 affiches à caractère politique contenues dans la sous-série 1 M (fonds des services de la Préfecture jusqu’en 1939) a permis de mettre en lumière un événement survenu à Narbonne le 11 novembre 1934. Le nombre assez important de placards qui y font référence témoigne de l’intérêt qui fut alors porté à l’affaire.

Ce jour-là des incidents éclatent lors de la cérémonie de commémoration de l’armistice et l’hommage aux morts de la Grande Guerre. Une douzaine de personnes sont arrêtées, l’affaire des « inculpés du 11 novembre » commence, pour ne prendre fin que deux ans plus tard.

Conformément à la loi, la cérémonie du 11 novembre ouverte à l’ensemble des anciens combattants, doit être exempte de toute manifestation politique. Tous chants ou autres emblèmes que le drapeau national sont interdits sous peine de sanctions (télégramme du ministre de l’Intérieur au préfet de l’Aude, le 9 novembre 1934 - fonds de la sous-préfecture de Narbonne, cote 4 Z 212).

A la veille de la cérémonie, le sous-préfet de l’arrondissement de Narbonne demande au capitaine commandant de gendarmerie de se tenir prêt à assurer le maintien de l’ordre. Il estime la force nécessaire à 30 gendarmes dont 9 à cheval. Il est vrai que les jours précédents, les murs de Narbonne se sont couverts d’inscriptions en grosses lettres goudronnées, telle que « Guerre à la Guerre ! Du vin aux soldats ». L’A.R.A.C. (l’Association républicaine des anciens combattants), proche du parti communiste, placarde une affiche invitant la population à soutenir sa délégation qui a l’intention de déposer, ce 11 novembre, une gerbe de fleurs rouges portant la mention « Guerre à la Guerre ! » au pied du monument aux morts. 

(A. D. Aude, 4 Z 212, affiche n°1)

Ce matin-là, vers 10 heures 30, alors que la foule est stationnée autour du monument aux morts et qu’un peloton de gendarmes est posté devant les halles, un cortège s’avance dans l’allée centrale, dépose la gerbe de fleurs annoncée et se place à l’entrée de l’allée où un discours est prononcé devant quelques dizaines de personnes, bloquant ainsi le passage au défilé du 80ème Régiment d’infanterie Alpine (R.I.A.), basé à Narbonne depuis les troubles de 1907.

Le commissaire central Blasi, interrompant le discours, demande aux manifestants de se déplacer. L’Internationale jaillit. Alors que le régiment fait son apparition cours Mirabeau, le chant laisse place aux cris de « A bas l’armée ! Les soldats avec nous ! » ainsi qu’à des insultes à l’encontre des gendarmes et de l’armée. Le capitaine de gendarmerie Cabanié ordonne alors à ses hommes à cheval de faire reculer la foule et procède aux premières arrestations, aidé par les militaires. C’est le début d’une violente échauffourée qui dure moins d’une demi-heure ; à 11 heures, la place est dégagée et la cérémonie officielle débute dans le calme absolu.

(A. D. Aude, 4 Z 212)

L’après-midi de ce 11 novembre, l’agitation est à son comble dans les rues de Narbonne où une manifestation réunit entre 3 000 et 5 000 personnes selon les sources, mais aussi à la sous-préfecture où est reçue une délégation du comité de coordination, composée de socialistes et de communistes, réclamant la libération immédiate des 12 inculpés. La situation est également tendue au tribunal où le procureur de la République décide enfin de relâcher les « meneurs » vers 18 heures. Mais, libérés, ils sont toujours passibles de poursuites judiciaires.

Dans les mois qui suivent, manifestations, meetings, articles de presse et campagne d’affichage se multiplient à Narbonne et dans les villages environnants mais aussi dans le reste du département.

(A. D. Aude, 1 M 814/1)

(A. D. Aude, 1 M 877/2)

Le premier procès s’ouvre au tribunal correctionnel de Narbonne le 19 mars 1935. Les chefs d’accusation sont,entre autres, outrages à agents de la force publique, insultes à la force armée, provocation de militaires à la désobéissance… Maîtres Mouly et Daudé du barreau de Narbonne et Léon Blum, alors député de Narbonne et avocat à la Cour d’appel de Paris, assurent la défense de certains des prévenus. Le 21 mars, à l’issue du procès, douze condamnations sont prononcées, allant de la simple amende avec sursis à des peines d’emprisonnement ferme (de 15 jours à 7 mois) pour huit des prévenus.

Meeting de Léon Blum (A. D. Aude, 1 M 847/25)

Les peines ne sont pas toutes effectuées ; l’un des inculpés, l’instituteur Cerny (dont on apprend au passage qu’il était l’instituteur apprécié d’une classe de 70 élèves de 6 à 7 ans !) est suspendu de ses fonctions et menacé de révocation. Le sous-préfet réitère sa demande d’un deuxième commissaire pour Narbonne, arguant de ce que la police municipale est trop proche du maire socialiste Lacroix. Il obtient le remplacement du 80ème R.I.A. par deux pelotons de gardes mobiles pour assurer l’ordre dans la ville, malgré les protestations du parti de l’Action française.

(A. D. Aude, 1 M 847/1)

En les replaçant dans leur contexte d’avant-guerre, on constate l’importance des affiches en tant que supports d’information et de propagande. Les partis politiques, et parfois même les particuliers, s’interpellent, échangent parfois vivement, s’invectivent aussi par voie d’affiches. Les murs de la ville ou du village sont des tribunes. Le texte est abondant, le verbe est haut, il faut convaincre ou dénoncer. Certaines, très peu, sont illustrées mais toutes donnent une vision du climat d’alors sur fond de crise économique et de montée de la guerre. 

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