Des élections locales à Carcassonne en... 1683

En cette année au calendrier électoral chargé, un éclairage sur le déroulement des élections consulaires en Languedoc durant l’Ancien Régime semblait un clin d’œil intéressant de l’Histoire. Les institutions municipales ont perduré au cours des siècles et leur patrimoine témoigne de l’importance de leur rôle dans la vie publique. Dans le Midi de la France, le caractère fort ancien des institutions municipales confère à leurs archives un intérêt considérable. Aussi les délibérations municipales, actes par lesquels les conseils municipaux officialisent leurs décisions, ont fait l’objet de plusieurs campagnes de numérisation menées à bien par les Archives départementales de l’Aude.

Ces registres, où les décisions majeures des communautés sont transcrites avec grand soin, sont des objets précieux tant par leur contenu que par les matières nobles dont ils sont constitués (parchemin ou papier de belle qualité, reliure de cuir ou basane pour leur protection) ou par les enluminures et ornements calligraphiques dont ils sont composés. Sur le registre de délibérations du bourg de Carcassonne ouvert en 1636 (4 E 69/ BB 5), la page de garde a été particulièrement soignée : le texte est encadré en haut des armes du roi Louis XIII et en bas de celles de Carcassonne. De part et d’autre du texte courent des motifs végétaux semés de fleurs de lys, rappelant clairement que la communauté est sous la bienveillance mais également le contrôle de la royauté et de ses représentants. On y trouve, incidemment d’abord puis fréquemment ensuite, consignés des évènements importants des communautés dont on veut garder mémoire, voire de véritables annales urbaines.

Registre de délibérations de Carcassonne, 1636-1655 (AD Aude, Archives municipales déposées,
4 E 69 / BB 5)

Dans le registre coté 4 E 69 / BB 9 (ville basse) se trouve, entre autres choses, consigné le déroulement des élections consulaires de l’année 1683. De manière assez homogène en Languedoc, ces dernières suivent un protocole précis : chaque année pour éviter que des dynasties consulaires s’installent, les membres du conseil et les consuls qui sont à leur tête se réunissent pour initier les nouvelles élections. Néanmoins, la fête religieuse choisie pour cet évènement varie d’une communauté à l’autre. Pour Carcassonne, ce 15 août 1683, jour de l’Assomption de la Vierge, les consuls sortants et leurs conseillers se rendent chez Monsieur de Danty, juge mage de la sénéchaussée de Carcassonne et Béziers, pour qu’il préside à l’élection. Etabli par les coutumes de la ville dès l’origine, le contrôle royal est omniprésent dans l’administration locale. L’assemblée ainsi constituée assiste ensuite à la messe dite par les frères prêcheurs dont le couvent fait face à la maison consulaire. Sous l’Ancien Régime, le fait religieux est en effet intimement lié au politique et confère à la cérémonie civile un caractère sacré. Bien qu’il n’en est aucun de conservé pour Carcassonne, il est également de coutume de faire réaliser un tableau des consuls élus sur un modèle stéréotypé : en livrées rouge et noir, en position d’orants, autour d’une figure religieuse, souvent un des saints patrons de la communauté. A Narbonne on trouve ainsi les six consuls élus de 1603 représentés autour d’un saint Sébastien.

Portrait des consuls de Narbonne au saint Sébastien pour l’année 1603 (mairie de Narbonne, Musée d’art et d’histoire, inv. 833-1-3.) © Musées de Narbonne, Ville de Narbonne.

Les consuls et conseillers sortants vont dans un premier temps choisir 24 électeurs, de « bonne réputation », âgés de plus de 25 ans et payant annuellement au moins 5 livres “en compoix”. Ces 24 électeurs se répartissent équitablement dans les deux paroisses de la ville basse : Saint-Michel et Saint-Vincent. Le sieur de Lamée, premier consul sortant, désigne le premier électeur de la paroisse Saint-Michel et les 17 autres conseillers présents à cette élection ne font qu’approuver son choix. Ainsi se poursuit la litanie des cooptations jusqu’au 24e électeur que le juge mage entérine. Le terme “d’élection” est donc très éloigné de notre conception moderne.

Dans un deuxième temps, les nouveaux élus de ce qui sera “le Rière Conseil” ou « arrière conseil » sont convoqués à une heure de l’après-midi pour procéder à l’élection des 12 conseillers dits « politiques » et des quatre consuls, toujours en nombre égal pour les deux paroisses. Pour cette deuxième étape, les électeurs sont enfermés dans la salle basse de la maison consulaire afin de délibérer. Les sieurs Bailheron bourgeois, Albouy marchand, Barsalou procureur et Sarrot également marchand sont nommés consuls pour cette année. Six conseillers politiques pour chacune des paroisses sont également nommés avec une certaine représentativité des corps de métiers les plus importants. 

Liste des consuls élus, (AD Aude, archives communales déposées 4 E 69/BB9, fol 15 r°)

Enfin le lendemain, 16 août à 10h, les nouveaux élus viennent prêter serment dans la cour du sénéchal de Carcassonne. Car à toutes les étapes de cette élection, le serment confère une dimension sacrée. Le greffier consulaire précise même à plusieurs reprises que le serment est prêté “sur le tigitteur, croix, et le canon de la messe quy est dans le livre juratoire”. Dans un latin phonétique aussi approximatif qu’amusant, il confirme donc la présence du Te Igitur, dans le livre juratoire de la ville. Ces deux mots sont en fait les deux premiers du canon de la messe, dont le T initial sert, depuis le Moyen Âge, de croix dans l’enluminure historiée représentant la crucifixion. Contrairement à d’autres exemples méridionaux, le juratoire de la ville de Carcassonne ne nous est parvenu qu’en fragments d’une trentaine de folios, alors qu’il en comptait plus de 400. En effet, après avoir échappé de justesse aux avaries révolutionnaires, il disparaît au tout début du XIXe siècle, après cependant avoir fait l’objet d’études historiques ; aussi connaissons-nous sa composition globale. Il ne semble pas qu’il y ait eu de miniature pleine page représentant le Christ en croix comme on en trouve un exemple dans un des registres consulaires de Narbonne. 

Le Te igitur du 8e “Thalamus” de Narbonne, XIIIe-XVIe s. (Archives municipales de Narbonne, AA 108)

Extrait du « Juratoire de Carcassonne », élection consulaire de 1477 (AD Aude, 3 J 2487, fol 220)

Ces registres de délibérations offrent donc de multiples sujets d’étude : déroulement local des élections consulaires, annotations ou chroniques historiques, décisions importantes des communautés, réfections de bâtiments civils et religieux, évolutions des instances locales, mais aussi prosopographie des élites urbaines ou poids politique de certaines corporations et métiers.

En numérisant les registres de délibérations disséminés dans les communes audoises, les Archives départementales offrent la possibilité aux chercheurs professionnels et amateurs d’exploiter les trésors enfouis dans ces milliers de folios tout en mettant à disposition pour les municipalités leur passé administratif. Ce que des mises en ligne futures rendront plus aisé encore. 

 

Bibliographie : 

 Trésors de nos communes : exposition réalisée par les Archives départementales de l'Aude, présentée à Carcassonne du 29 mars au 15 juin 2012 / Archives départementales de l'Aude. - Carcassonne : Conseil général de l'Aude, 2012. – 144 p. (usuel 944.87 AUD)

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