La bataille de Leucate (1637) à travers la gravure

Avant l'ère de la photographie, ce sont plusieurs sortes de documents figurés (cartes, plans, dessins, peintures, gravures) qui fournissent à l'historien de précieuses indications sur l'histoire des paysages et leurs évolutions dans le temps. Toutefois, le plus souvent, ceux-ci ne sont pas réalisés dans un but purement descriptif mais correspondent à d'autres préoccupations, qu'elles soient fiscales, administratives ou militaires. De plus, leur fiabilité et leur niveau de précision sont largement variables, à une époque où la cartographie n'en est encore qu'à ses balbutiements. Malgré ces lacunes et approximations, ils permettent néanmoins d'illustrer efficacement des situations aujourd'hui disparues, à la faveur, parfois, d'évènements exceptionnels.

A partir de 1635, avec la reprise de la guerre entre la France et l'Espagne, la place de Leucate joue un rôle particulièrement important pour la défense de la frontière roussillonnaise. Au sein de la province du Languedoc, elle est d'ailleurs le siège d'un gouvernement dont le titulaire n'est autre qu' Hercule Bourcier du Barry de Saint-Aunez, fils de l'héroïne Françoise de Cézelly. Dans son recueil intitulé "Plans et profilz des principales villes de la province de Languedoc avec la carte générale et les particulières de chascun gouvernement d'icelles", publié vers 1634, Tassin, géographe ordinaire du roi, inclut deux gravures représentant la zone.


Figure n°1

La première (figure n° 1) représente le territoire placé sous l'autorité du Gouverneur avec ses principales caractéristiques naturelles. Du moutonnement des Corbières orientales émerge ainsi un littoral montré dans toute sa complexité avec l'indication des étangs, des caps et des graus. Enjambant la frontière, la gravure signale l'emplacement des villages languedociens et catalans et la situation des principaux ouvrages de défense (château de Salses, château de Leucate, tour de la Nouvelle…). Après cette vue d'ensemble, la gravure suivante (figure n° 2) détaille la configuration de la forteresse leucatoise, perchée sur un plateau rocheux. On y distingue nettement l'architecture du fort, la forme des murailles avec leurs bastions et celle du donjon, précisées d'ailleurs par des dessins conservés dans les archives espagnoles. Dans le paysage aride du plateau, seuls figurent, autour du château, quelques éléments emblématiques du paysage comme une église, ou des moulins et le tracé des chemins. En revanche, le village de Leucate n'y est que vaguement évoqué par quelques rectangles grisés,  preuve du peu d'intérêt que lui porte le cartographe obnubilé par les villes et les citadelles, tandis que quelques navires croisent au large de ce paysage guerrier où le décor des hauts faits militaires à venir est désormais planté.


Figure n°2

Le 28 août 1637, une forte armée espagnole commandée par le comte Jean de Cerbellon franchit la frontière. Une première colonne de 2000 fantassins et 400 chevaux, sous les ordres du Marquis de Mortara, passe contre toute attente par le cordon littoral et le grau de Saint-Ange. Quant à la seconde colonne, forte de 12 000 hommes et 1200 cavaliers, elle arrive de Salses par le Malpas. Les 29 et 30 août, les assaillants se rendent facilement maîtres des villages de Treilles, Fitou, Lapalme et Roquefort, et viennent s'installer devant la forteresse de Leucate où du Barry s'est retranché avec moins de 200 hommes après avoir incendié le village et fait remplir la citerne d'eau. La mise en place du siège de la citadelle prend toutefois du temps et fait perdre quelques précieux jours aux assaillants. Une artillerie imposante a été débarquée sur la plage de La Franqui et la flotte espagnole, installée au large, interdit tout secours par voie maritime. Le 5 septembre, après le refus du gouverneur de capituler, le bombardement intensif de la place débute et fait rapidement de gros dégâts tandis que les mineurs castillans entament un dangereux travail de sape. Parallèlement, afin d'empêcher toute sortie de la garnison et toute arrivée de renforts extérieurs, les Espagnols se retranchent sur le rebord du plateau derrière une impressionnante ligne de fortifications longue de 2500 mètres, réalisée en un temps record par 4000 pionniers aidés par un grand nombre de soldats.

Le 24 septembre, l'armée française, qui compte plus de 10 000 hommes et près de 1000 cavaliers, est enfin rassemblée à Sigean. Après avoir repris les villages environnants, les troupes du Duc d'Halluin arrivent le 28 septembre au pied des retranchements ennemis. Le siège du fort s'éternise alors depuis plus de vingt jours et du Barry y épuise ses ultimes forces.


Figure n°3

Deux gravures d'époque, réalisées peu après la bataille, fournissent des renseignements très précis sur la position et le dispositif des armées ennemies au moment de l'affrontement final. L'une d'elles, en français, est extraite de l'ouvrage intitulé "La vie triomphante de Louis le Juste", panégyrique à la gloire de Louis XIII (figure n° 3), tandis que l'autre, légendée en allemand, est d'origine inconnue (figure n° 4). Sur les deux estampes, on distingue parfaitement le dispositif défensif espagnol pris d'assaut par les troupes françaises. Tandis qu'à l'arrière, des canons s'acharnent sur le fort, le gros des troupes catalano-castillanes fait face aux soldats languedociens derrière une ligne de défense qui se déploie entre deux fortins. Du côté de la mer, le fort de Guardia ou de La Franqui, et du côté des terres le fort de Cerbellon. Les principaux régiments composant les armées ennemies sont identifiés et localisés sur le champ de bataille, de même que les camps et dépôts de matériel et munitions. Les tirs d'artillerie sont symbolisés de part et d'autre par d'épais nuages de fumée, tandis que les navires espagnols et les vieux châteaux de Treilles et de Fitou assistent en spectateurs à cette furieuse "Encamisada".


Figure n°4

A la nuit tombante, le régiment du Languedoc dirigé par le Marquis d'Ambres attaque au dessus de La Franqui, parvient malgré l'escarpement à enfoncer les lignes espagnoles et à s'emparer du fort de Guardia. Au centre, profitant d'une brèche, une partie de la cavalerie française se lance sur le plateau qu'elle balaie de plusieurs charges furieuses. En revanche, du côté de l'étang, les attaques répétées ne parviennent pas à entamer les défenses du régiment d'Olivarès soutenu par les canons du fort de Cerbellon. Vers minuit l'obscurité devient totale et le combat s'interrompt,  la situation demeure très indécise et les français se regroupent tant bien que mal en attendant l'aube. Au petit matin, lorsque le Duc d'Halluin veut reprendre la lutte, il ne rencontre plus aucune résistance exceptée celle de 200 vétérans castillans retranchés dans le fort de Cerbellon et refusant de se rendre. A la faveur de la nuit, l'armée espagnole s'est retirée vers le Roussillon, en désordre et en abandonnant sur le terrain une grande quantité d'armes et de matériel. De part et d'autre les pertes sont lourdes : les français ont perdus 1200 hommes et près de 300 chevaux tandis que 1300 espagnols ont été tués et que près de 1000 se sont noyés dans la débâcle. Du Barry, enfin dégagé après un siège héroïque, n'a plus que 50 hommes à ses côtés.

La victoire de Leucate fut fêtée à travers tout le royaume et tout particulièrement en Languedoc. Elle mettait Narbonne définitivement à l'abri des entreprises espagnoles et allait permettre à Richelieu d'amorcer progressivement la conquête du Roussillon. Une médaille commémorative de la bataille fut frappée. Sur son revers est représenté le château de Leucate avec ses bastions, qui sortait de cette terrible épreuve à demi-ruiné. Les restes de la vieille forteresse, encore visibles sur le plateau battu par les vents, sont aujourd'hui les seules traces de cet épisode militaire glorieux dans le paysage leucatois. 

BIBLIOGRAPHIE

 

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